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Chrétiens et juifs Document de travail de l'E.K.D. (Église évangélique en Allemagne) [1] (24 mai 1975)

[INTRODUCTION]1

I. LES RACINES COMMUNES.

1. Le Dieu unique.
2. l'Écriture sainte.
3. Le peuple de Dieu..
4. Le culte.
5. Justice et amour.
6. Histoire et accomplissement

II. LE PARTAGE DES VOIES.

1. La foi en Jésus, le Christ
2. L'interprétation de l’Écriture sainte.
3. Communauté chrétienne et peuple de Dieu.
4. L'évolution des caractères spécifiques du judaïsme et du christianisme.
5. La démarcation entre judaïsme et christianisme.

III. JUIFS ET CHRÉTIENS AUJOURD'HUI

1. Les formes multiples du judaïsme et du christianisme.
2. Les deux foyers de l'existence juive.
3. l'État d'Israël
4. Juifs et chrétiens en Allemagne.
5. Tâches communes.
6. Rencontre et témoignage.


[INTRODUCTION]


Le sort du peuple juif est aujourd'hui l'objet d'un intérêt particulièrement vif. Le conflit du Moyen-Orient et la situation des juifs en Union soviétique en sont des éléments caractéristiques, mais au cours de l'histoire, leur sort et celui des chrétiens se sont interpénétrés sous des formes très diverses.

Pendant de nombreux siècles la question : « Qu'est-ce qui nous sépare ?» a été le fondement quasi exclusif des relations que les chrétiens avaient avec les juifs. Et l'arrière-plan de ces rapports était constitué par une impression d'étrangeté et par un rejet réciproque. La conséquence en a été que non seulement les deux parties se sont porté mutuellement préjudice, mais encore qu'elles se sont nui à elles-mêmes.

A la suite de la catastrophe qu'a subie le judaïsme européen pendant la seconde guerre mondiale, des chrétiens ont commencé à réexaminer leur relation avec les juifs. Ils ont alors découvert les nombreux liens qui les unissent et sont redevenus conscients de leur héritage commun. Le résultat en a été le début d'un dialogue qui eût été inimaginable dans les siècles précédents.

L'étude que nous présentons est en rapport avec ce dialogue et concerne en même temps l'histoire particulière des relations entre chrétiens et juifs en Allemagne. Son premier but est d'aider les chrétiens de l’Église évangélique en Allemagne en fournissant des repères à leur réflexion sur leurs rapports avec les juifs. Elle part de la conviction que la relation entre chrétiens et juifs fait partie des thèmes fondamentaux de l'existence chrétienne, même lorsqu'il n'existe pas ou plus de voisinage immédiat dans la vie sociale. Car lafoi spécifiquement chrétienne, fondée sur le Nouveau Testament, est enracinée dans la tradition vétéro-testamentaire juive.

Il existe entre chrétiens et juifs des différences et des oppositions profondes. Outre de nombreux problèmes non résolus de cohabitation humaine, citons la conception de la personne et de la mission messianique de Jésus, l'interprétation de l’Écriture Sainte, la notion de peuple de Dieu, la compréhension de la Loi, de la justification et de la foi. Ces divergences ne peuvent être passées sous silence, mais on ne doit pas davantage taire ce qui unit juifs et chrétiens.

Le plan de ce travail est le suivant : la première partie met en évidence l'enracinement commun, dans la tradition biblique du peuple d'Israël, de plusieurs points importants dans la foi et la vie tant des juifs que des chrétiens. La seconde partie expose l'éloignement de plus en plus marqué de leurs cheminements respectifs, en raison des décisions différentes prises sur la personne de Jésus-Christ; on reprendra ici les thèmes traités dans la première partie. Enfin, la troisième partie décrit la situation actuelle des juifs et indique les possibilités qu'ont les juifs et les chrétiens de se rencontrer et de prendre ensemble des responsabilités.

Il est évident qu'on ne peut attendre de l'étude « Chrétiens et juifs » qu'elle donne des réponses approfondies et définitives aux questions qu'elle traite; ce thème en effet comporte trop d'aspects différents et est profondément grevé d'une longue tradition. Mais elle doit contribuer à dépasser les séquelles laissées par l'impression d'étrangeté et par le rejet d'une époque antérieure, et à dégager de solides bases de compréhension qui rendent possibles la poursuite du dialogue et l'approfondissement de la réflexion. Ce travail invite à réfléchir sur les considérations exposées et à en discuter. Il veut stimuler aussi bien le dialogue dans les communautés que le travail scientifique des théologiens.

La présente étude a été élaborée par la commission d'étude « Église et judaïsme ». Celle-ci a été nommée en 1967 par le Conseil de l’Église évangélique en Allemagne pour éclaircir les conceptions différentes qu'avaient les chrétiens évangéliques concernant leur position à l'égard du judaïsme. En se basant sur le rapprochement des points de vue, obtenu par le travail de cette commission, le Conseil de l’Église évangélique en Allemagne lui confia en décembre 1973 la mission de rédiger une étude sur la relation entre chrétiens et juifs. Le Conseil a examiné le résultat de ce travail au cours de ses sessions du 1er mars et du 24 mai 1975; il transmet cette étude aux paroisses et à tous ceux qu'intéressent les questions abordées. Et il espère que cette publication favorisera la rencontre entre chrétiens et juifs.


Le Conseil de l'Église évangélique en Allemagne
D. CLASS, président


I. LES RACINES COMMUNES


« Sache que ce n'est pas toi qui portes la racine, mais que c'est la racine qui te porte. » (Rm 11, 18)

L'Église chrétienne plonge ses racines dans le judaïsme. Jésus a vécu parmi le peuple juif, et c'est le judaïsme qu'il a enseigné, Lui-même était juif, comme ses disciples et les apôtres; ils participaient à la foi et à l'histoire de leur peuple. C'est à l'intérieur de leur milieu juif qu'ils annoncèrent leur message dans toute sa nouveauté : le Messie attendu est venu en la personne de Jésus et, avec sa résurrection, le temps de la fin a commencé.

L'acceptation ou le rejet de ce message firent surgir des divergences et des oppositions. Elles se manifestèrent d'abord à l'intérieur d'un cadre commun, mais conduisirent ensuite à une autonomie de la communauté chrétienne et finalement à une rupture complète entre chrétiens et juifs. Au cours de cette évolution chacune de ces communautés, en se démarquant de l'autre, a conservé son caractère propre.

Mais cette rupture n'a pas fait disparaître les points qui leur étaient communs. Ceux-ci font partie du contexte d'ensemble de la foi chrétienne ou juive et sont définis à partir d'elles; en même temps ils offrent la possibilité d'une rencontre nouvelle et d'une réflexion sur une responsabilité commune dans le monde actuel.

1. Le Dieu unique


Juifs et chrétiens confessent le Dieu unique, créateur et sauveur. Lorsque nous, chrétiens, parlons de Dieu, nous sommes, comme les juifs, convaincus que le Dieu attesté dans l'Écriture sainte est un. Dès ses origines Israël sait fondamentalement que Dieu revendique d'être le créateur et le sauveur exclusif. C'est précisément sur ce point que déjà aux temps vétéro-testamentaires, les juifs se démarquent des autres peuples, qui reconnaissaient et adoraient une multiplicité de dieux. Dès le début ce fut aussi une caractéristique des chrétiens, et dans les premiers siècles de l'histoire chrétienne les juifs comme les chrétiens furent en butte à des attaques et à des persécutions parce qu'ils confessaient un Dieu unique.

Autrefois comme aujourd'hui, la confession de foi fondamentale des juifs est : « Écoute, Israël! l'Éternel, notre Dieu est le seul Éternel » (Dt 6, 4). Jésus et ses disciples prononçaient aussi cette phrase chaque jour dans leurs prières, comme le font les juifs encore aujourd'hui. La même phrase est devenue le fondement du premier article de la confession de foi chrétienne.

Ce point commun se retrouve aussi au long du développement de cette confession de foi tant chez les juifs que chez les chrétiens : la foi en Dieu le créateur est affirmée au début de la Bible. Depuis les temps les plus anciens elle est présente dans les prières juives, elle est également un élément central de la foi chrétienne. Les chrétiens comme les juifs comprennent Dieu comme étant le Dieu de toute l'humanité - bien qu'en même temps une relation particulière l'unisse à ceux qui appartiennent à son peuple.

L'alliance de Dieu avec son peuple s'exprime par excellence dans la foi en Dieu le Sauveur. Cette expérience de la foi est attestée dans l'Ancien Testament sous diverses formes : depuis la miraculeuse délivrance qui a arraché le peuple d'Israël à la servitude égyptienne, jusqu'à l'attente du retour définitif dans sa terre et du salut de tout le peuple.

Le Nouveau Testament a repris ces points et les a marqués de ses nouvelles expériences : il croit en l'action de Dieu dans la mort et la résurrection de Jésus, en l'assistance de l'Esprit dans le temps depuis la Pâque jusqu'au retour du Christ, il attend aussi le salut à la fin des temps. L'espérance en la résurrection des morts, en germe déjà dans l'Ancien Testament, s'était beaucoup développée dans le judaïsme à l'époque de Jésus; elle est depuis lors un élément important de la prière juive. Dans l'attente chrétienne des temps derniers elle est indissolublement liée à la foi en la résurrection de Jésus-Christ. De telles affirmations, considérées comme caractéristiques et fondamentales pour le christianisme, marquent aussi fréquemment la piété juive. Dans les prières que depuis de nombreux siècles le judaïsme se transmet d'une génération à l'autre, Dieu, le créateur et le sauveur, qui ressuscite les morts, est toujours considéré et loué comme le Père des siens, plein de grâce et de compassion. Son amour pour son peuple et pour tous les hommes s'exprime sous diverses formes, de même que l'assurance qu'il pardonne les péchés.

La foi chrétienne place ces affirmations dans le cadre de la révélation de Dieu en Christ. Elle l'exprime très clairement en attestant que le Dieu un est le Père de Jésus-Christ et en l'invoquant comme tel.

2. l'Écriture sainte


Juifs et chrétiens fondent leur foi sur l'« Écriture » qui leur est commune (I' « Ancien Testament ») et à laquelle se réfère aussi le « Nouveau Testament » des chrétiens.

Comme tous les juifs, les premiers chrétiens possédaient une collection de livres bibliques, qui correspondait pour l'essentiel à ce que l'Église a nommé plus tard l' «Ancien Testament ». Dans le Nouveau Testament, ces écrits sont désignés comme « la Loi et les Prophètes » (Mt 22, 40); souvent aussi on les appelle simplement « l'Écriture », parce que cette collection d'écrits était connue de tous, et qu'on la regardait comme un témoignage de foi fondamental. Les chrétiens comme les juifs, trouvaient dans l'Écriture des directives pour leur vie quotidienne, pour la prière, la prédication et le culte.

En proclamant son message, Jésus se référait tout naturellement à l'Écriture telle qu'il la connaissait. Il a emprunté à l'Écriture le double commandement d'amour, dont il a fait une partie essentielle de son message, en associant deux textes indépendants à l'origine : « Tu aimeras l'Éternel ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Dt 6, 5), et « 'ru aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18). C'était un procédé tout à fait normal dans lecadre de l'interprétation que les juifs faisaient alors de l'Écriture; c'est pourquoi son interlocuteur juif, un scribe, se déclara d'accord avec Jésus : « Bien, maître, tu as parlé avec vérité » (Mc 12, 32). Cependant Jésus a tiré de ce commandement des conséquences qui allaient au-delà de l'exégèse juive de l'Écriture, en l'appliquant aussi aux ennemis, aux publicains et aux Samaritains.

Comme Jésus, Paul a utilisé l'Écriture comme fondement de sa prédication en suivant les règles d'interprétation usuelles chez les juifs de son temps. Il est important ici de remarquer que Paul ne reprend que rarement des paroles de Jésus, mais qu'il cite très fréquemment l'Écriture. Lui aussi donne à l'Écriture une interprétation nouvelle, inhabituelle pour les juifs.

Par la prédication chrétienne, cette Écriture, commune aux juifs et aux chrétiens, est parvenue à la connaissance de non-juifs. Paul déjà utilisait des affirmations de l'Écriture en s'adressant à des auditeurs païens. Depuis lors les non-juifs ont eu connaissance de l'histoire des relations de Dieu avec le peuple d'Israël et en deviennent participants.

Très tôt, des écrits qui étaient propres à la communauté chrétienne y firent leur apparition. Ils développent l'action de salut de Dieu en Jésus-Christ, mais en se référant toujours à l'« Écriture ». Cette nouvelle collection constitua le « Nouveau Testament », que les chrétiens ont réuni à l' « Ancien Testament » pour en faire leur Bible.

Dans l'histoire de l'Église il y eut toujours des débats sur le sens véritable de l'Ancien Testament. On vit aussi souvent des tentatives de dépréciation de certains livres de l'Ancien Testament; certains voulurent même refuser de le reconnaître comme faisant partie de l'Écriture sainte. Mais l'Église rejeta ces propositions, parce qu'elle reconnaît le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob comme le Père de Jésus-Christ. Ainsi l'Ancien Testament, l'Écriture sainte des juifs, demeure-t-il en même temps l'une des deux parties de la Bible chrétienne.


3. Le peuple de Dieu


Juifs et chrétiens se comprennent les uns et les autres comme peuple de Dieu.

Selon la foi de l'Ancien Testament, Dieu, le créateur et le maître du monde, est en même temps le Dieu de son peuple, Israël, qu'il a élu et avec lequel il a conclu une alliance. Ce choix n'est pas justifié par la supériorité ou les mérites du peuple, mais uniquement par la grâce et l'amour de Dieu.

Cet amour de Dieu pour son peuple requiert en retour l'amour du peuple pour son Dieu, qui doit s'exprimer dans l'obéissance à la volonté divine. Au Sinaï Israël a reçu la révélation des commandements selon lesquels le peuple doit vivre. Même lorsque le peuple dans son ensemble se refuse à l'obéissance exigée, les prophètes proclament que Dieu reste fidèle à son choix et veut amener son peuple à la conversion, pour qu'à l'avenir il puisse accomplir pleinement sa volonté.

Aujourd'hui encore, les juifs se comprennent fondamentalement comme constituant le peuple de Dieu. Cette certitude s'exprime de façon permanente dans des prières comme : « Tu nous as choisis et tu nous as sanctifiés parmi tous les peuples. » Et bien qu'elle sache qu'une grande partie du peuple n'accomplit pas entièrement les commandements de Dieu, la tradition juive dit : « Tout Israël a part au monde à venir. » L'élection de Dieu subsiste à cause de l'Alliance que Dieu a conclue avec les pères.

Le Nouveau Testament aussi parle du peuple de Dieu. Cette expression s'y applique en premier lieu au peuple d'Israël. Jésus dit qu'il est envoyé vers les « brebis perdues de la maison d'Israël » (Mt 15, 24). Paul aussi confirme aux juifs qu'ils sont et demeurent le peuple de Dieu : « Dieu n'a point rejeté son peuple » (Rm 11, 2); et il attend que maintenant ou dans l'avenir ils aient part au salut offert par Christ.

Dans la prédication chrétienne, les limites de l'appartenance à un peuple déterminé sont supprimées : tous ceux qui croient en JésusChrist sont fils d'Abraham et héritiers de la promesse donnée au peuple d'Israël. Ainsi prend naissance l'Église, peuple de Dieu, formée de juifs et de païens.

En appliquant à la communauté chrétienne le concept de « peuple de Dieu », le Nouveau Testament lui transfère en même temps des éléments essentiels de l'idée vétéro-testamentaire d'Alliance. Elle est désignée comme « la race élue, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple que Dieu s'est acquis », ce que l'Ancien Testament dit du peuple d'Israël (1 P 2, 9; Ex 19, 5-6).

Ainsi juifs et chrétiens se comprennent les uns et les autres comme peuple de Dieu. En dépit de leur séparation, ils sont appelés et destinés à être des témoins de Dieu dans ce monde, à accomplir sa volonté et à marcher dans l'attente de la manifestation future de sa royauté.


4. Le culte


Juifs et chrétiens expriment leur foi dans leur culte, qui comporte de nombreux traits communs.

Juifs et chrétiens se réunissent dans le culte pour écouter la parole de Dieu, pour confesser leur foi et prier. Il en résulte que de nombreux éléments fondamentaux de leurs cultes leur sont communs, et les distinguent de la plupart des autres religions. Cette ressemblance repose sur le fait que les uns et les autres se savent liés à la révélation de Dieu, attestée dans l'Écriture sainte. Chez les juifs comme chez les chrétiens, l'ensemble de la vie des croyants est concerné par cette certitude : à travers leur foi et leur obéissance, leur vie doit constituer une réponse à la parole de Dieu entendue, et devenir dans sa globalité un culte rendu à Dieu.

La forme actuelle du culte juif est le résultat d'un long développement. Au cours de son évolution coexistèrent le culte sacrificiel au temple de Jérusalem et le culte de prière dans la synagogue partout où cela s'avérait possible. Après la destruction du Temple en 70 ap. J.-C., c'est cette dernière forme de culte qui devint le centre de la vie religieuse juive. Le culte de la communauté chrétienne tire son origine de-la célébration de la Cène, mais il a emprunté des éléments au culte de la synagogue, et les a développés de façon autonome.

Aussi subsiste-t-il dans la vie cultuelle des juifs et des chrétiens de nombreux points communs et de nombreuses ressemblances : par exemple, le jour de fête hebdomadaire (sabbat - dimanche), l'organisation du culte de la Parole (lecture de l'Écriture, prières, bénédiction) jusque dans certaines formulations liturgiques , (Alleluia, Amen), certaines fêtes dans le déroulement de l'année liturgique (Passah - Pâques) et dans le cours de la vie (circoncision - baptême; attestation de l'espérance en une vie future lors des funérailles). En outre, il faut se rendre compte que les différences actuelles ont souvent pour origine une démarcation voulue.

Compte tenu des traits communs dans la structure et dans les formes de la vie cultuelle, les premiers chrétiens pouvaient encore conserver la communion de culte avec les juifs en participant aux offices de la synagogue. Après une longue période de développement séparé, la réflexion actuelle sur la parenté entre chrétiens et juifs a conduit à de nouveaux essais de célébration de cultes communs lors de circonstances spéciales.


5. Justice et amour


Dans leur foi comme dans leur comportement, juifs et chrétiens sont déterminés par les rapports mutuels entre la justice et l'amour.

Se définissant eux-mêmes, chrétiens et juifs ont, les uns et les autres, la certitude d'avoir été élus par le Dieu unique comme partenaires de son Alliance. Dans cette élection, Dieu a manifeste son amour tout autant que sa justice. Là est le fondement de l'obligation qu'ont les chrétiens et les juifs de rendre la justice et l'amour présents dans ce monde.

L'action de Dieu est inséparablement justice et amour; c'est pourquoi ils doivent aussi aller de pair dans l'action humaine : la justice des hommes a besoin d'être constamment inspirée par l'amour, et l'amour humain doit avoir pour but la justice. C'est uniquement si chrétiens et juifs mettent en oeuvre cette exigence qu'ils seront pris au sérieux.

L'Ancien Testament applique en premier lieu l'exigence de l'amour au peuple lui-même, en tant que partenaire de l'Alliance de Dieu. Cependant, cet ordre concerne aussi les étrangers lorsqu'ils vivent parmi le peuple juif : « Vous aimerez l'étranger comme vous-mêmes » (Lv 19, 34).

Dans certains groupes du judaïsme post-biblique, cette extension du commandement de l'amour du prochain a continué à s'imposer. En l'étendant à l'amour des ennemis, Jésus l'a libéré de toutes les limites.

Le judaïsme souligne fortement l'exigence d'une vie placée sous le signe de la justice, et déterminée jusque dans ses détails par la volonté de Dieu. On peut en retirer l'impression qu'ainsi l'amour serait supplanté par la justice. Néanmoins, déjà les prophètes de l'Ancien Testament, comme plus tard les maîtres du judaïsme, ont vu dans l'amour de Dieu pour son peuple le fondement d'une vie juste : car c'est par amour que Dieu a donné à son peuple la Tora; elle définit la sphère de la vie où la justice, en tant que réponse à cette action de Dieu, s'accomplit dans l'amour du prochain.

Dans la conception chrétienne, la justice et l'amour sont également étroitement liés. Cependant, pour les chrétiens, l'action justificatrice de Dieu en Jésus-Christ est la condition décisive pour que la justice et l'amour puissent devenir réalité parmi les hommes.

Ainsi, entre les chrétiens et les juifs les motivations de la justice et de l'amour présentent de profondes différences. Cependant on trouve de nombreux points communs dans la compréhension des exigences concrètes. Chrétiens et juifs peuvent donc s'efforcer ensemble de rendre réels dans le monde la justice et l'amour et par là de servir la paix.


6. Histoire et accomplissement


Même dans leur situation de rupture, juifs et chrétiens ont pour racine l'histoire de Dieu avec son peuple, qui leur est commune et dont ils attendent l'accomplissement.

Dans leur relation à l'histoire et à son but, juifs et chrétiens sont lies réciproquement par les expériences toujours nouvelles que, depuis le temps d'Abraham, le peuple d'Israël a faites avec son Dieu dans le déroulement de son histoire.

Dans le monde d'alors régnait l'opinion que les hommes comme le monde étaient fatalement soumis au devenir et à l'écoulement éternel du temps. Par contre le peuple d'Israël a fait l'expérience - qui a souvent amené des tensions parce que opposée à ses représentations et à ses voeux propres - que Dieu l'appelait sur un chemin irréversible. Ce chemin mène à un but : le salut définitif de Dieu qu'Israël recevra en même temps que tous les autres peuples.

Il en résulte que juifs et chrétiens croient les uns et lés autres que le déroulement de l'histoire ne doit pas être conçu comme un destin aveugle ou comme une chaîne de hasards imprévisibles; ils reconnaissent et attestent que le sens dernier et le but de l'histoire est le salut de Dieu pour tous les hommes.

Les chrétiens confessent qu'en Jésus-Christ les promesses des prophètes concernant l'alliance de Dieu avec son peuple se continuent sous une forme nouvelle, pour amener le monde à l'accomplissement dernier. Sur ce point existe une tension qui est à la base de la désunion : pour les juifs, c'est la mise en oeuvre de la Tora qui conduit à l'accomplissement; pour les chrétiens, le salut se trouve dans la foi au messie Jésus déjà venu, et dans l'attente de son retour.

Cependant les points communs qui subsistent obligent chrétiens et juifs à supporter cette tension et à la rendre féconde en vue de l'accomplissement de l'histoire que les deux communautés attendent. Chrétiens et juifs sont appelés à percevoir leur responsabilité à l'égard de ce monde non dans l'hostilité ou l'indifférence, mais dans la collaboration, selon la volonté de Dieu.


II. LE PARTAGE DES VOIES


« Toutes les voies de l'homme sont pures à ses yeux, Mais celui qui pèse les esprits, c'est l'Éternel. » (Pr 16, 2)

La foi des juifs et des chrétiens a des racines communes. Cependant, au cours des siècles leurs chemins ont de plus en plus divergé. Les oppositions furent particulièrement vives sur les questions suivantes : Jésus est-il le Messie ? Comment interpréter l'Écriture sainte? Que faut-il comprendre par «peuple de Dieu»? De quelle manière développer les affirmations de foi ? Comme les réponses sont contradictoires, l'exigence de vérité qui y est liée constitue aujourd'hui encore un obstacle entre juifs et chrétiens.

C'est ainsi qu'on ne put éviter de tracer réciproquement des limites; en outre on vit apparaître une hostilité ouverte et des persécutions qui ne firent que croître, alimentées au reste par bien d'autres motivations. C'étaient d'abord les chrétiens qui étaient en butte aux attaques des juifs, mais bientôt ce furent ces derniers qui devinrent les persécutés. Souvent leur existence fut menacée, d'innombrables juifs perdirent la vie au cours de conflits séculaires.

Ainsi naquit entre juifs et chrétiens une inimitié en apparence irréversible, qui occulta toujours davantage les points communs, sans pouvoir cependant les annuler entièrement. Et aujourd'hui une question nous est posée : ce que nous possédons conjointement peut-il être la source d'un rapprochement, malgré des différences essentielles ?


1. La foi en Jésus, le Christ


En croyant que Jésus était le Messie, les premiers chrétiens se trouvèrent en opposition avec d'autres groupes juifs; cependant, à ce moment-là, ils ne sortirent pas du judaïsme.

A l'époque de Jésus, le judaïsme se comprenait comme le peuple unique du Dieu unique. Néanmoins, à l'intérieur de ce peuple unique existaient des groupes différents, entre lesquels se manifestaient souvent de vifs désaccords. L'espérance et l'action de presque tous les groupes avaient pour but l'accomplissement du salut promis par lesprophètes. Confrontés à une situation d'oppression par des étrangers, une partie d'entre eux attendaient la fin du monde ancien, et l'apparition d'un nouveau monde, d'autres espéraient le salut par l'apparition du Royaume de Dieu, qui signifierait aussi la libération politique du peuple élu et de la terre sainte de la puissance romaine et païenne. Bien avant Jésus-Christ, l'attente d'un Sauveur envoyé par Dieu, le Messie jouait dans ce contexte un rôle particulier.

Comme avant lui Jean-Baptiste, Jésus de Nazareth proclama « Le Royaume de Dieu est proche! » (Mc 1, 15 - cf. Mt 3, 2 et 4, 17). Sa prédication de la Bonne Nouvelle et ses actes d'autorité firent espérer aux hommes qui se groupaient autour de lui qu'il sauverait Israël. C'est ainsi que prit naissance autour de Jésus dans le peuple juif un groupe nouveau qui dans un premier temps n'apparut pas comme exceptionnel.

Cependant, dans le contexte de son message du Royaume de Dieu qui devenait proche, Jésus interprétait d'une manière inhabituelle les traditions religieuses de son peuple; par ailleurs, à l'encontre de l'ordre régnant, il s'adressait aux exclus et aux pécheurs; aussi des conflits surgirent-ils rapidement. Les responsables politiques et religieux de Jérusalem ressentirent l'entrée en scène de Jésus et de ses partisans comme un scandale et un danger. L'administration juive autonome et la puissance romaine d'occupation collaborèrent, d'une façon difficile à préciser historiquement, et finalement les Romains en vinrent à exécuter Jésus.

Confrontés à une telle mort, les disciples de Jésus se demandèrent si leur engagement au service de Jésus - en qui ils avaient vu le messie - n'était pas, tout compte fait, une erreur. Le Royaume de Dieu n'était pas survenu comme ils l'avaient espéré, et la mort par crucifixion était non seulement considérée comme spécialement déshonorante, mais ressentie aussi comme une réfutation des attentes que Dieu lui-même avait liées à Jésus.

Dans cette situation, l'assurance des disciples de Jésus fut à nouveau justifiée et fortifiée par leurs rencontres avec le ressuscité : Jésus est le messie, le Christ; la délivrance et le salut dépendent de lui; qui se confie en lui et croit en lui sera sauvé.

Dans cette certitude, ils se mirent à annoncer que le temps du salut avait commencé par la vie et l'action de Jésus, par sa passion, sa mort et sa résurrection; ils discernaient dans ces faits la preuve de l'amour de Dieu, qui s'adresse à tous les hommes. Dans ces événements, la communauté chrétienne primitive voyait l'accomplissement des promesses pour Israël et pour tous les peuples. Aussi sesentait-elle obligée de témoigner de sa foi, de son amour et de son espérance auprès des juifs et des païens.

En prêchant ainsi, les premiers chrétiens voulaient convaincre les autres juifs qu'en prétendant que le messie attendu était venu en Jésus, le crucifié et le ressuscité, ils étaient dans la vérité. Ils s'opposaient ainsi à des espérances du salut et à des attentes du messie différentes, qui ne voyaient pas dans la personne de Jésus un sauveur. Ils demeurèrent cependant encore dans la communauté juive, mais c'est alors que les chrétiens commencèrent à diverger.


2. L'interprétation de l’Écriture sainte


L'interprétation de l'Écriture, référée désormais à Jésus-Christ, et le développement des caractères spécifiques de la foi ont conduit les chrétiens à s'éloigner progressivement du judaïsme.

Jésus avait fait de l'apparition du Royaume de Dieu promis et du double commandement d'amour le critère de la compréhension de l'Écriture sainte. En outre, en se fondant sur leur foi en Jésus crucifié et ressuscité, les disciples firent de leur Bible une nouvelle lecture; car ils commencèrent alors à découvrir qu'elle renvoyait à Jésus-Christ, à son histoire et à sa signification, qu'elle témoignait de la préparation du salut accompli en lui. Cette compréhension nouvelle de l'Écriture trouva son expression dans des écrits qui apparurent progressivement, formèrent ensuite le « Nouveau Testament » et' furent réunis à l'« Ancien Testament » pour former un livre unique.

Dans les écrits néo-testamentaires, le caractère unique de Jésus-Christ fut énoncé en des termes empruntés à l'Ancien Testament, mais aussi au monde ambiant non juif qui leur imprima sa marque. De nombreux titres de souveraineté comme « Fils de l'homme », « messie », « Fils de Dieu », « Seigneur », et des expressions de l'attente du salut comme rédemption du monde et retour de Jésus a la fin des temps proviennent de cette origine. D'un point de vue juif, une partie de ces affirmations apparaissait comme une atteinte à la foi au Dieu unique, parce qu'elles mettaient Jésus sur le même plan que Dieu. C'est sur ces points qu'insistera surtout la prédication chrétienne adressée aux auditeurs païens (cf. 11.4, plus loin).

Il faut reconnaître une importance particulière à l'apôtre Paul en ce qui concerne la compréhension ultérieure de l'Écriture par les chrétiens. Il adopta, pour l'interprétation chrétienne de l'Ancien Testament, la distinction entre la promesse et la loi : à ses yeux la promesse est accomplie en Jésus-Christ et la loi n'a donc pas de signification de salut pour les chrétiens. Cette affirmation n'exclut cependant pas, bien au contraire, qu'il reste nécessaire pour les croyants d'accomplir la loi dans l'amour.

En face de cette interprétation nouvelle de l'Écriture référée à Christ, le judaïsme continua à développer son exégèse telle qu'il la pratiquait jusqu'alors. Après une période de tradition orale, l'exégèse des spécialistes de la Torah s'exprima dans différentes collections, en particulier dans la Mishna et dans le Talmud.

Les interprétations différentes de l'Écriture, centrées chez les chrétiens sur la personne de Jésus-Christ et chez les juifs sur la Torah eurent pour conséquence que les communautés chrétiennes et le judaïsme devinrent de plus en plus étrangers les uns aux autres.


3. Communauté chrétienne et peuple de Dieu


Constituée de juifs et de païens, la communauté chrétienne se considérait comme le peuple de Dieu; dès lors que le peuple juif avait la même prétention, il en résulta un conflit.

Les premières communautés chrétiennes furent d'abord considérées comme l'une des nombreuses tendances du judaïsme; les récits des Actes des apôtres et en particulier l'action de Paul montrent cependant une évolution qui devait bientôt les conduire à sortir du cadre de la communauté juive. En effet les chrétiens accueillirent, outre des juifs, un nombre toujours croissant de païens, dont ils n'exigeaient pas la conversion au judaïsme. Aussi le pourcentage des judéo-chrétiens alla-t-il toujours en diminuant.

Puisque les communautés chrétiennes comportaient une prépondérance de membres d'origine non juive, les juifs ne pouvaient naturellement plus les reconnaître comme appartenant à leur peuple. Il devint alors difficile aux juifs qui avaient reçu le baptême au nom de Jésus de maintenir la communion avec leur peuple. Les chrétiens d'origine païenne attachaient évidemment moins d'importance à une telle communion.

Les communautés chrétiennes tendirent donc à devenir autonomes. Le baptême qui marquait l'entrée dans la communauté rendait en même temps membre du peuple de Dieu. L'appartenance par la naissance à ce peuple passa dès lors au second plan. Ainsi naquit l' « Église des juifs et des païens ».

En conséquence, chrétiens et juifs eurent une conception différente de la notion de peuple de Dieu. Pour les juifs, faire partie du peuple juif continua à entraîner ipso facto l'appartenance au peuple de Dieu. Juifs et chrétiens revendiquaient donc les uns et les autres l'héritage de l'histoire du peuple de Dieu depuis Abraham. Cependant les chrétiens décrivaient aussi la communion des croyants en faisant appel à d'autres notions, plus nettement centrées sur Jésus-Christ. Ils utilisaient le concept biblique de « peuple de Dieu » pour se définir eux-mêmes en tant qu' «Église».

Ce conflit concernant l'appartenance au peuple de Dieu a lourdement grevé les relations entre juifs et chrétiens à travers les siècles. Une question conjointe s'y rattache aujourd'hui encore : est-ce que revendiquer d'être le peuple de Dieu a pour conséquence nécessaire d'exclure que d'autres puissent y prétendre aussi ?


4. L'évolution des caractères spécifiques du judaïsme et du christianisme


Les efforts du judaïsme pour fixer avec précision les commandements de Dieu et du christianisme pour développer systématiquement les énoncés de foi eurent pour conséquence qu'ils devinrent de plus en plus étrangers l'un à l'autre.

Les relations entre juifs et chrétiens devinrent aussi de plus en plus difficiles parce que leur compréhension de la piété suivit une évolution divergente.

La tendance à mettre l'accent sur l'observation des commandements de Dieu dans la vie quotidienne devint de plus en plus prépondérante dans le judaïsme. Les écoles juives discutèrent très minutieusement de la manière de les appliquer et de déterminer par eux la vie quotidienne jusque dans ses moindres détails. Chaque génération héritait des questions et des réponses de ses prédécesseurs, et poursuivait leur travail. Ces études continuées au long des siècles furent réunies dans les recueils de la Mishna et du Talmud, dans lesquels les juifs pieux ont trouvé jusqu'à ce jour les fondements de leur vie religieuse.

En revanche, on attacha peu d'importance à l'établissement et à la formulation précise des articles de foi. Les notions de foi étaient transmises par la tradition narrative. Cependant les prières traditionnelles ont constitué à travers les siècles un élément très important pour l'expression de la piété juive, aussi bien par l'individu que par le culte de la communauté.

Chez les chrétiens la nécessité de continuer à développer le message de Jésus-Christ, et également de le défendre contre le monde spirituel grec, conduisit à un travail intensif de clarification conceptuelle des énoncés de foi et à la formulation d'une doctrine officielle de l'Église.

La formulation de la signification unique de Jésus-Christ pour la foi chrétienne et de sa relation avec le Dieu unique représenta un problème particulièrement difficile. Des efforts théologiques intenses, accompagnés de violents conflits de politique ecclésiale, permirent à l'Église ancienne de donner une réponse à ces questions en élaborant le dogme de la Trinité (le Dieu unique est reconnu et adoré en trois « personnes » - le Père, le Fils, le Saint-Esprit), et la doctrine des deux natures du Christ (Jésus-Christ est en même temps « vrai Dieu et vrai homme »). Certaines affirmations du Nouveau Testament servirent de fondement à ce travail théologique et furent développées dans les formes de pensée nouvellement acquises.

Mais ces dogmes ne purent apparaître à la pensée juive que comme une infraction au commandement selon lequel personne en dehors de Dieu ne peut être adoré comme la divinité. Cependant l'Église, conjointement à ces doctrines, maintint fermement la foi au Dieu unique.


5. La démarcation entre judaïsme et christianisme


L'éloignement progressif des juifs et des chrétiens a pu croître jusqu'à une inimitié ouverte; cependant ils ne perdirent jamais tout à fait la conscience de leur parenté.

Les guerres juives contre Rome (66-70 et 132-135 ap. J.-C.) mirent radicalement fin à la multiplicité des groupes religieux et conduisirent à une plus grande unification intérieure du judaïsme, dispersé au loin et totalement privé de son indépendance nationale. Dans ce contexte la rupture avec l'Église fut aussi consommée, après l'insertion d'une malédiction solennelle des sectaires juifs et des Nazaréens (= judéo-chrétiens) dans la « Prière des dix-huit demandes », l'une des plus importantes prières juives. C'était rendre pratiquement impossible aux chrétiens la participation au culte juif. Jusque-là il avait été tout à fait habituel que des judéo-chrétiens continuent à se rendre au culte synagogal; parallèlement ils avaient leur propre culte chrétien, en particulier la célébration de la Cène.

Les passages d'écrits juifs postérieurs, où Jésus est jugé comme un suborneur du peuple juif, présupposent la rupture accomplie avec l'Église; ils ne veulent pas contribuer à faire connaître les événements concernant Jésus, mais ils veulent s'opposer avec détermination à ce qu'il soit reconnu comme le Christ.

Du côté chrétien, la prétention de l'Église à être, en tant que peuple du messie, également l'héritière de l'alliance conclue par Dieu avec Israël, a conduit, dès l'époque néo-testamentaire, à des jugements parfois très durs à l'égard des juifs. Ces condamnations pouvaient se référer à certaines paroles de Jésus sur son peuple, rapprochées du procès au peuple d'Israël annoncé par les prophètes vétéro-testamentaires. Les chrétiens allèrent plus tard jusqu'à affirmer que Dieu avait rejeté son peuple qui s'était opposé au messie Jésus. La destruction de Jérusalem en 70 ap. J.-C. et le sort ultérieur du peuple juif furent souvent interprétés comme une confirmation de ce rejet.

Cependant d'autres affirmations allaient en sens contraire. Paul, en particulier, s'est trouvé confronté à ce problème : dans les chapitres 9 à 11 de l'épître aux Romains, il a repris la critique des prophètes contre le peuple d'Israël, mais il a souligné d'autre part que Dieu n'a pas répudié son peuple : il attend pour le temps de la fin une réunification de l'ensemble du peuple de Dieu.

La reprise de la critique des prophètes chez Paul et dans d'autres écrits du Nouveau Testament se situait encore à l'intérieur de la sphère juive. Mais le caractère de ces affirmations se modifia de façon fondamentale en raison de l'accroissement du pourcentage des non-juifs dans les communautés chrétiennes : il ne s'agissait plus maintenant de prises de position de juifs à l'encontre d'autres juifs, mais de condamnations du peuple juif provenant de l'extérieur.

L'Église en arriva souvent à se concevoir assurée de sa propre justice vis-à-vis des juifs; ceux-ci furent ressentis finalement comme tellement étrangers et différents qu'on en vint à leur appliquer globalement l'épithète infamante de « meurtriers de Dieu ».

Par la suite - en particulier à partir du moment où le christianisme devint religion d'État - l'hostilité à l'égard des juifs eut pour résultat un usage croissant de la violence : jusqu'au meurtre d'individus et à l'expulsion ou à l'extermination de communautés juives et de groupes de population entiers.

Ce passé grève jusqu'à ce jour les relations entre juifs et chrétiens. Même si les actes de violence ont cessé dans une large mesure, les juifs sont toujours encore considérés par beaucoup de chrétiens comme des étrangers ou même comme des ennemis : étant hostiles au Christ, ils sont par cela même ennemis des chrétiens.

Cependant les relations entre juifs et chrétiens n'ont pas été marquées uniquement par l'hostilité et la violence. A travers les siècles on voit toujours subsister des échanges et des influences réciproques. Ainsi, par exemple, la tradition exégétique juive a donné, à l'époque de la Réforme, des impulsions essentielles à l'exégèse de l'Écriture. Au cours des siècles il y a toujours eu aussi des conversions, non seulement du judaïsme au christianisme, mais aussi inversement.

Les conflits entre chrétiens et juifs ont masqué les points communs; et pourtant le lien qui les unit n'a jamais été entièrement détruit.


III. JUIFS ET CHRÉTIENS AUJOURD'HUI


«Si quelqu'un dit: j'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur. Car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? » (1 Jn 4, 20)

Au cours d'une longue évolution, la forte prépondérance des chrétiens entraîna la relégation de la petite minorité juive à un rôle marginal. Dans l'histoire récente, la haine des juifs conduisit le national-socialisme à tenter leur anéantissement total.

Cependant cette catastrophe elle-même amena chrétiens et juifs à se rapprocher à nouveau. Épouvantés par ce qui s'était passé, de nombreux chrétiens commencèrent à réfléchir à nouveau aux fonde­ments de leur foi et redécouvrirent aussi son enracinement dans la tradition vétérotestamentaire; en même temps ils reconnurent que les juifs invoquaient comme leur Père ce Dieu dont les chrétiens se considéraient comme les enfants; ils prirent ainsi conscience que les juifs étaient leurs prochains les plus proches. L'établissement de l'État d'Israël dans la terre de leurs pères permit aussi à de nom­breux juifs d'acquérir une nouvelle compréhension d'eux-mêmes.

Ainsi naquirent les conditions d'une rencontre nouvelle entre juifs et chrétiens; elles doivent conduire à une compréhension réciproque et s'exprimer aussi dans leur responsabilité commune à l'égard du monde, fondée sur leur foi au Dieu unique.


1. Les formes multiples du judaïsme et du christianisme


L'unité du judaïsme n'a jamais été complètement occultée par les aspects multiples de sa foi et de sa vie. Ce n'est qu'à une époque récente que la multiplicité des Églises chrétiennes séparées a suscité la recherche d'une unité œcuménique.

Le judaïsme actuel ne se présente pas comme homogène; comme aux temps plus anciens, il a été marqué par les mouvements spirituels du monde ambiant. La confrontation entre la tradition juive et l'éducation européenne a été, aux XIXe et XXe siècles, à l'origine de tendances différentes.

Une partie des communautés juives resta fidèle à la compréhension traditionnelle de la religion et maintint sans les modifier les formes anciennes du culte. Pour ces juifs orthodoxes il s'agit d'observer strictement la Torah. Elle ne représente pas pour eux une contrainte, mais une joie. Ils rejettent toute évaluation différente des commandements éthiques et cultuels. Ce judaïsme orthodoxe considère l'Écriture comme directement inspirée de Dieu et se refuse par conséquent à une critique scientifique de la Bible. Le Talmud lui aussi possède à ses yeux une autorité contraignante.

D'autre part on trouve le judaïsme réformateur libéral. Il ne veut pas modifier la teneur de la foi, mais pense que sa forme et son interprétation devraient évoluer. Il adapte aux situations nouvelles les commandements, les usages et les institutions; par exemple, au cours du culte, les prières sont dites non seulement en hébreu, mais aussi dans la langue du pays. Les commandements éthiques sont considérés comme plus importants que ceux concernant par exemple la nourriture, le jeûne et la purification, et surtout l'éthique et la justice sociale sont mises au premier plan.

Entre ces deux groupes se situe le judaïsme conservateur. Il est plus attaché que le judaïsme réformateur aux formes et aux contenus traditionnels, mais il tient compte aussi du caractère historique et variable des usages et des traditions.

Depuis le Siècle des Lumières il existe aussi des juifs qui n'ont plus de leur identité juive une compréhension religieuse. L'expérience d'Auschwitz a renforcé chez beaucoup cette attitude (cf. plus loin 111, 4).

Au cours des dernières décennies on a toujours insisté davantage sur ce qui est commun à tous les juifs. Malgré toutes ses différences et ses contradictions, le judaïsme tend à se concevoir de plus en plus comme un peuple uni par son histoire. Le mouvement du sionisme, né au XIXe siècle, a aussi fortement contribué à cette prise de conscience.

La multiplicité n'est pas moins grande au sein du christianisme, mais elle présente dans les grandes confessions un caractère tout à fait différent. Ce sont des traditions spirituelles et des évolutions historiques différentes qui ont déterminé la compréhension qu'a d'elle-même chaque Église; souvent aussi, elles se sont définies par rapport à des chrétiens dont la croyance était différente. Cependant, depuis le début de ce siècle, le mouvement oecuménique a placé les Églises sur le chemin d'une reconnaissance mutuelle et donc d'une réalisation de l'unité de la chrétienté.

Sur la route de la communion œcuménique, les Églises se trouvent aussi confrontées à la question de leur relation avec le judaïsme. Un grand nombre d'études concernant ce thème atteste que les Églises prennent conscience de ce problème. Dès la première Conférence mondiale des Églises à Amsterdam la position exceptionnelle du peuple d'Israël en tant que partenaire de l'Alliance de Dieu avait été très fortement soulignée: pour de nombreux chrétiens, la survivance d'un peuple juif après la venue de Jésus-Christ est un mystère insondable, où ils voient un signe de l'inébranlable fidélité de Dieu.


2. Les deux foyers de l'existence juive


Il y a toujours eu des juifs vivant en terre d'Israël et d'autres dans la Diaspora; cependant, à toute époque, un lien a été établi entre Israël et un plein accomplissement de la vie juive.

Depuis les origines jusqu'à ce jour on trouve des juifs en terre d'Israël, mais aussi dans d'autres pays. Par exemple, une partie seulement des déportés revint de l'exil babylonien. Par la suite, en dehors de la Mésopotamie, une diaspora juive apparut aussi en Syrie, en Egypte et dans tout le bassin méditerranéen; elle s'accrut par l'émigration mais aussi par la mission. A l'époque de Jésus, la Diaspora était importante du point de vue culturel, et numériquement plus forte que le judaïsme en terre d'Israël. Aujourd'hui également la majorité des juifs vit ailleurs qu'en Israël.

Néanmoins, dans la foi juive, l'élection du peuple a toujours été indissolublement liée à l'élection du pays. Dans le Deutéronome déjà, il est fortement souligné qu'une obéissance totale d'Israël à Dieu n'est possible que sur sa terre. Les prophètes d'Israël ont promis le retour du peuple sur la terre où la Torah peut être observée et où Dieu peut établir son Royaume. Le judaïsme a maintenu ce lien entre le peuple et sa terre. Après l'échec des guerres juives de libération, aux Ier et IIe siècles ap. J.-C., la vie des juifs ne fut plus possible qu'en certaines parties de la terre, essentiellement en Galilée, et souvent dans des conditions difficiles. C'est à cette époque que les dirigeants juifs enjoignirent à leurs ressortissants de tout faire pour rester en Israël ou pour y revenir. Aujourd'hui encore, les juifs prient quotidiennement: « Rassemble-nous des quatre extrémités de la terre! » La liturgie pour le premier soir de la fête de la Pâque atteint son point culminant dans le cri: «L'an prochain à Jérusalem!» De nombreux détails concernant l'accomplissement des commandements, ainsi que toutes les fêtes de l'année juive, se fondent sur le lien entre le peuple et la terre, de sorte que, selon la conception traditionnelle, une existence juive ne peut se réaliser pleinement que sur la terre d'Israël.

C'est pourquoi la vie dans la Diaspora apparaît comme un mode de vie provisoire qu'il faut dépasser. Dans cet esprit, les juifs de la Diaspora ont tenté depuis l'antiquité de maintenir les liens avec la terre d'Israël. Chacun tente d'y parvenir, soit en envoyant des dons, soit en s'y rendant en pèlerinage, soit en y retournant, ne fût-ce que pour y être enterré. A plusieurs reprises eurent lieu des retours en masse, inspirés le plus souvent par des mouvements messianiques. Le mouvement de colonisation sioniste des cent dernières années rentre finalement dans la longue série des tentatives destinées à rétablir l'unité du peuple et du pays.

Toutefois la vie dans la Diaspora ne fut pas considérée uniquement comme un destin imposé, une décision incompréhensible de Dieu, ou une tentation de perdre son identité par l'assimilation; il a toujours existé aussi des juifs, individus ou groupes, pour y voir une chance donnée au peuple élu de répandre parmi les peuples le message du Dieu unique.

La Diaspora juive a fourni une contribution importante à la religion, à la culture et à l'éthique de nombreux peuples. La naissance et le développement ultérieur du christianisme (ainsi que de l'Islam) ont été fortement marqués par sa rencontre constante avec elle. Inversement, en vivant avec d'autres peuples aux religions différentes, le judaïsme lui aussi a fait l'expérience d'idées variées et nouvelles.


3. l'État d'Israël


L'État d'Israël actuel est une donnée politique; mais il se situe en même temps dans le cadre de l'histoire du peuple élu.

Les deux facteurs décisifs qui entraînèrent la fondation de l'État d'Israël en 1948 sont la colonisation juive du pays et les conséquences d'Auschwitz. Vers la fin du xixe siècle l'hostilité traditionnelle des chrétiens envers les juifs prit une nouvelle forme, celle de l'antisémitisme raciste; celui-ci eut pour conséquence ultime le massacre en masse du judaïsme européen par l'État national-socialiste. A la suite de cette catastrophe sans nom, les grandes puissances finirent par appuyer la revendication juive d'un État indépendant en Palestine et par le reconnaître. La fondation de l'État d'Israël marqua la fin d'une évolution qui, déjà depuis la fin du XIXe siècle, tendait à faire de l'ancienne terre d'Israël un lieu de refuge pour les juifs persécutés.

Le retour de nombreux juifs dans leur pays ne se fit pas seulement sous la pression d'un environnement hostile: c'était en même temps la réponse à la nostalgie du retour à Sion, perpétuée durant des millénaires. Ainsi, pour beaucoup de juifs, au-delà de sa fonction politique, l'État d'Israël a une signification religieuse. Des juifs de la Bible et de la tradition post-biblique se rencontrent d'une façon toute nouvelle sur la terre d'Israël. Celui-ci devient dans une mesure croissante un centre spirituel qui exerce aussi une influence sur la Diaspora. En outre il veut offrir à tous les juifs vivant dans la Diaspora la possibilité de sauvegarder leur existence dans le cas d'une nouvelle persécution ou d'une menace sur leur identité en tant que juifs. Dans une de ses lois fondamentales, il garantit à tous l'accueil et le droit de citoyenneté.

Du point de vue politique, l'État d'Israël est organisé aujourd'hui sous la forme d'un État laïque moderne, c'est une démocratie parlementaire. Dans l'antiquité, l'organisation étatique du peuple suivait aussi les habitudes du temps. Cependant cette caractéristique de l'État moderne ne suffit pas pour saisir entièrement sa signification : par son nom d'Israël, par ses documents fondamentaux, il se situe expressément dans la tradition biblique du judaïsme et par suite dans la continuité de l'histoire du peuple élu. Il s'est assigné pour tâche d'assurer l'existence de ce peuple dans le pays de ses pères.

Ceci est aussi d'une grande importance pour les chrétiens. Après toutes les injustices qu'ont subies les juifs - particulièrement du faitdes Allemands - ils ont le devoir de reconnaître et d'appuyer la décision de droit international prise par les Nations unies en 1947, qui doit rendre possible aux juifs une vie en paix dans un État qui leur soit propre. Mais en même temps les chrétiens doivent aussi intervenir énergiquement pour qu'un équilibre convenable soit trouvé entre les prétentions, toutes deux légitimes, des Arabes de Palestine et des juifs. Les Arabes ne doivent pas être seuls à souffrir des conséquences du conflit, et Israël ne doit pas être rendu seul responsable des démêlés. C'est pourquoi ceux qui ne sont pas directement concernés doivent cependant collaborer aux efforts pour une paix durable au Proche-Orient. Des chrétiens, surtout en Allemagne, ne peuvent se refuser à coopérer à cette tâche. Ils devront aussi intensifier leurs contacts avec les chrétiens arabes, que le conflit place dans une situation particulièrement difficile.


4. Juifs et chrétiens en Allemagne


Les chrétiens en Allemagne ne peuvent ni ne doivent oublier les crimes commis au nom du peuple allemand contre les juifs. Aussi doivent-ils s'engager dans de nouvelles relations avec tous les juifs.

En tant que chrétiens, nous avons à réfléchir aux difficultés particulières qui ont découlé des rapports des Allemands avec le peuple juif. La longue histoire commune des juifs et des chrétiens en Allemagne a entraîné une stimulation réciproque dans des domaines multiples, mais aussi un rejet mutuel. A côté de causes religieuses, la constante renaissance de l'hostilité contre les juifs a aussi des motivations économiques, politiques et culturelles. La haine antijuive s'aggrava particulièrement en Allemagne aux XIXe et XXe siècles, en se fondant sur des idéologies racistes et sur une forme de germanisme chrétien. Elle conduisit à la persécution des juifs après 1933 et finalement au meurtre d'environ six millions de juifs européens [2].

Jusqu'au début de la guerre mondiale beaucoup de juifs allemands purent encore se soustraire au sort qui les menaçait, en particulier en émigrant. Pendant les hostilités, de nombreux juifs, hommes, femmes et enfants, en Allemagne et dans les pays occupés, furent déportés dans des camps d'extermination et assassinés; un petit nombre seulement parvint à émigrer ou à se cacher. Des millions de non-juifs moururent aussi, victimes de la persécution.

Il est vrai que peu d'Allemands connaissaient vraiment l'ensemble du plan d'anéantissement. Mais la plupart étaient témoins de la nouvelle législation et de la haine ouverte contre les juifs depuis 1933, des incendies de synagogues et des pillages de boutiques en novembre 1938, de la disparition soudaine de voisins ou de camarades de classe juifs. Les émissions de radios étrangères donnaient aussi des informations, et des rumeurs circulaient. La plupart des Allemands ne croyaient pas - ou ne voulaient pas croire - au projet d'anéantissement du judaïsme européen (« solution finale »). On parlait de transfert des juifs en Europe de l'Est, et cela suffisait à tranquilliser ceux qui se posaient des questions. Les Églises chrétiennes ont longtemps gardé le silence. Peu nombreux furent ceux qui, au péril de leur vie, aidèrent des juifs à fuir ou les cachèrent.

L'extermination de six millions de juifs, qui amena l'anéantissement presque total de la culture juive en Europe, a laissé dans la conscience des juifs du monde entier une profonde blessure morale, qui persistera encore pendant des générations; elle s'exprime souvent sous forme d'insécurité et d'angoisse ou dans une très vive réaction à chaque menace sur leur existence.

Allemagne 195000
France 140000
Pays-Bas 120000
Yougoslavie 64000
Grèce 64000
Belgique 57000
Autriche 53 000 Italie 20 000
Bulgarie 5 000
Luxembourg 3 000
Danemark 1 500
Norvège 1 000
6029 500

(Cf. REINHARD HENKYS, Die Nazionalsozialistischen Gewaltverbrechen, Stuttgart, Berlin, Kreuz-Verlag, 1964, p. 172.)

Ce génocide et cet anéantissement catastrophique sont liés pour le peuple juif d'Israël comme pour la Diaspora au nom d'Auschwitz, en Pologne, le plus grand des camps d'extermination. Comme Hiroshima, Auschwitz est devenu un symbole de l'horreur de l'anéantissement et marque, particulièrement dans le judaïsme, un tournant de la pensée historique et théologique.

Ces agissements coupables du passé entraînent pour les chrétiens d'Allemagne le devoir de combattre l'hostilité contre les juifs, que l'on voit réapparaître, même si elle se manifeste sous la forme d'un « antisionisme » à motivations politiques et sociales; ils doivent aussi travailler à créer de nouvelles relations avec les juifs.


5. Tâches communes


La situation actuelle du monde provoque chrétiens et juifs à prendre conscience de leur responsabilité dans l'organisation du monde, responsabilité qui a pour origine leur foi commune au Dieu unique.

Les efforts actuels visant au renouvellement des relations entre chrétiens et juifs ont contribué à donner à une connaissance meilleure des points communs qui subsistent, en dépit de toutes les divergences. Il en résulte le devoir de développer concrètement ces points communs dans la foi et dans la vie, dès maintenant et pour l'avenir.

Compte tenu de tout ce qui s'est passé, il faut ici avancer très prudemment. Seules quelques pistes peuvent être indiquées. La conviction commune que l'homme, en tant qu'image de Dieu, est chargé d'une responsabilité à l'égard de la terre, pourrait être un point de départ. Cette responsabilité inclut aussi celle qui concerne l'organisation de la vie humaine.

Sur tous les continents, des hommes de religions et de convictions différentes luttent aujourd'hui pour un monde plus humain. Chrétiens et juifs sont tenus de participer à ce combat: en raison de leur foi au Dieu unique, qui a créé une seule humanité, ils ont à s'engager - avec les musulmans - pour la solidarité de tous les hommes. Sans la conviction que tous les êtres humains ont devant Dieu la même dignité, il est impossible de développer les droits de l'homme dans les temps actuels.

Ces droits de tous les hommes, les Nations unies les ont proclamés dans la « Déclaration générale sur les droits de l'homme » du 10 décembre 1948. Il est effrayant de voir combien la réalité reste très en deçà de ce programme, et ceci quel que soit le domaine considéré: justice sociale, discrimination, persécution, torture pour motifs raciaux, religieux ou politiques.

L'Écriture sainte, à laquelle juifs et chrétiens se savent soumis, souligne que Dieu se tourne avec prédilection vers ceux qui sont défavorisés et privés de leurs droits. C'est pourquoi c'est un devoir pour les chrétiens de lutter avec les juifs contre la domination de ceux qui s'imposent et s'enrichissent aux dépens des faibles.

Malgré les difficultés évidentes, l'effort pour une collaboration des chrétiens, des juifs et des musulmans en vue de la justice et de la paix au Proche-Orient est une autre tâche urgente.

Les conséquences de la civilisation technique menacent de plus en plus clairement l'existence humaine; aussi devient-il indispensable de concevoir à nouveau le monde comme création de Dieu et d'en user de façon appropriée, selon l'ordre de Dieu. Cela signifie l'abandon d'une attitude où l'homme fait de lui-même le critère de toutes choses, où il exploite le monde exclusivement pour ses intérêts et devient ainsi l'esclave de ce qu'il a lui-même créé.

Il s'agit finalement que chrétiens et juifs deviennent conscients de leur responsabilité commune dans l'organisation du monde, et qu'ils s'attachent à la réaliser. Et de nouveaux domaines d'action ne manqueront pas de s'ouvrir à leur collaboration.


6. Rencontre et témoignage


En se rencontrant, chrétiens et juifs doivent rendre fécondes pour le témoignage mutuel leurs différences dans la confession du Dieu unique. Les chrétiens doivent continuellement réexaminer les modalités de leur témoignage vis-à-vis des juifs.

Chrétiens et juifs comprennent et confessent leur foi au Dieu unique, qui s'est révélé dans l'histoire, selon une interprétation propre à chacun. Pour les juifs, la Torah, plan et instrument de Dieu pour l'organisation et l'accomplissement du monde, constitue le centre de la foi; pour les chrétiens, c'est la personne de Jésus-Christ dans sa signification de salut pour tous les hommes. En présence de tels points communs et de telles différences, la rencontre entre chrétiens et juifs ne peut pas se limiter à une meilleure connaissance réciproque. Il existe en effet, dans une écoute commune de l'Écriture sainte, la possibilité pour chacun de parvenir à un enrichissement et à une clarification de sa propre foi. Plus une telle rencontre sera franche et approfondie, plus les différences en arriveront aussi à s'exprimer clairement.

Ni les chrétiens, ni les juifs ne peuvent éviter de témoigner de leur foi personnelle: Dieu veut que chaque croyant soit un témoin qui vive son identité de chrétien ou de juif dans ses paroles et ses actes. En fait pour avoir des chances d'être bénéfiques, des rencontres sur ces bases doivent prendre sérieusement en considération la longue et douloureuse histoire des relations mutuelles.

La propagation de la foi parmi les peuples étrangers était l'une des caractéristiques essentielles du judaïsme au temps de Jésus. La première communauté chrétienne s'engagea aussi sur cette voie, pour obéir au commandement de transmettre son message que lui avait donné son Seigneur ressuscité. Aussi vit-on naître une grande activité missionnaire des chrétiens parmi les juifs et les païens. Elle aboutit à la formation de communautés dont les membres provenaient aussi bien du judaïsme que du paganisme.

Aux premiers temps de l'Église, le baptême de juifs au nom de Jésus était encore compatible avec l'appartenance au peuple juif. Mais au cours de l'évolution, dans des directions opposées, des chrétiens et des juifs, la conversion au christianisme entraîna de plus en plus la perte de l'identité juive.

L'expansion croissante du christianisme rendit progressivement les juifs minoritaires. Finalement le judaïsme devint la seule minorité religieuse tolérée par une Eglise d'État, qui déterminait tous les domaines de la vie collective. Ce rapport de puissance entraîna au cours des siècles des pressions multiples sur les juifs, également sur le plan religieux. Outre des persécutions et des expulsions, on en vint à des conversions sous la contrainte et à des colloques religieux réunis par force, qui devaient démontrer la supériorité du christianisme. Le véritable sens du témoignage chrétien vis-à-vis des juifs fut ainsi souvent obscurci- ou dégénéra même en un contre-témoignage.

Ce n'est que dans les temps modernes, aux conditions spirituelles et sociales transformées, que les cercles évangéliques tentèrent sérieusement d'apporter à nouveau aux juifs un témoignage chrétien au sens originel. L'apparition du piétisme, qui, en se référant à la Réforme, remettait en évidence la liberté de l'Évangile et la faisait passer dans la pratique, marqua le début de ce changement. La supériorité sociale du christianisme ne fut plus, comme autrefois, mise en valeur par le recours conscient au témoignage personnel de chrétiens individuels auprès de juifs individuels. C'est alors que naquit la mission parmi les juifs, dont les motivations étaient conformes à la foi, et qu'eurent lieu également des rencontres fécondes entre juifs et chrétiens. Elles suscitèrent un nouvel intérêt des chrétiens pour le judaïsme, qui ne se situait pas sur le plan scientifique. Si, depuis l'époque des Lumières, des juifs de plus en plus nombreux se sont convertis au christianisme, pour des motifs le plus souvent d'ordre social, la mission parmi les juifs n'en a été que partiellement responsable.

Après une période d'antisémitisme croissant aux XIXe et XXe siècles, pendant laquelle il se trouva aussi des chrétiens pour protéger les juifs, la situation s'est modifiée sous plusieurs rapports à la suite des terribles événements de la persécution des juifs par le national-socialisme. L'Église a perdu beaucoup de l'autorité dont elle jouissait jadis dans la vie publique; ses profondes défaillances pendant la persécution antijuive l'ont très profondément ébranlée, et lui ont permis d'avoir une vision nouvelle d'un témoignage sans préjugés auprès des juifs.

Le témoignage de la foi personnelle, nécessaire pour une rencontre fructueuse, est gravement obéré par les fautes et les erreurs de la praxis chrétienne dans le passé. Il existe aujourd'hui encore des pratiques missionnaires qui incitent à juste titre les juifs à la méfiance; mais elles sont résolument récusées par l'Église, ainsi que par ceux qui soutiennent un témoignage missionnaire auprès des juifs.

De telles erreurs ne dispensent pas les chrétiens de s'efforcer de « rendre raison de l'espérance qui est en eux », conformément à l'Évangile (1 P 3, 15). La foi ne peut pas rester muette.

Après tout ce qui s'est passé, on se trouve aujourd'hui en présence d'une grande variété d'opinions concernant le problème d'un témoignage chrétien approprié auprès des juifs. Dans les dernières années, la discussion a surtout tourné autour des deux concepts de « mission » et de « dialogue ». On les a souvent interprétés comme contradictoires et s'excluant mutuellement. Mais entre-temps s'est développée l'idée que la mission et le dialogue sont deux dimensions de l'unique témoignage chrétien. Ce point de vue correspond aussi à la compréhension que les chrétiens ont récemment acquise de la mission en général.

Au reste, les deux concepts de « mission » et de « dialogue », utilisés pour décrire le témoignage chrétien, sont chargés de significations négatives aux yeux des juifs. Aussi les chrétiens doivent-ils aujourd'hui s'efforcer de réfléchir à ce que signifie pour des juifs leur témoignage que Jésus-Christ est le salut pour tous les hommes; ils doivent aussi réexaminer le vocabulaire qu'ils emploient et la forme qu'ils doivent donner à leur témoignage.

Que l'Église n'oublie pas non plus de dire franchement qu'ellemême a besoin de dialoguer avec le judaïsme; car elle s'y trouve confrontée à des expériences avec le Dieu de la Bible qui peuvent aider chaque chrétien à comprendre son identité d'une manière beaucoup plus profonde. Et ceci est d'une importance fondamentale pour rendre possible de nouvelles rencontres entre chrétiens et juifs [3].

[1] Trad. sur le texte original allemand par Denise Appia. Quelques retouches mineures ont été apportées dans les termes ou dans l'orthographe pour normaliser cette traduction avec celles contenues dans les autres parties de ce recueil. A ce document étaient jointes en outre cinq notes complémentaires, que nous ne reproduisons pas ici, et un lexique. Les notes annexes portaient les titres suivants : 1. La question : qui est juif ? 2. L'anéantissement du judaïsme européen; 3. Situation présente des juifs dans la République fédérale allemande; 4. État actuel de la discussion oecuménique sur le rapport de l'Église au peuple juif; 5. L'Islam.

[2] Le sort des persécutés ne se laisse pas cerner par des chiffres; cependant ceux-ci donnent un point de repère pour saisir les dimensions de l'extermination. Les chiffres suivants sont aujourd'hui généralement admis quant aux victimes de la persécution des juifs par les Allemands entre 1933 et 1945 :

Pologne 3 271 000
U.R.S.S. avec les pays Baltes 1 050 000
Rournanie 530 000
Tchécoslovaquie 255 000
Hongrie 200 000


[3]Ce texte a fait l'objet, après sa parution, d'un commentaire et d'une discussion critique par RALF RENDTORFF, Arbeitsbuch «Christen und Juden» zur Studie des Rates der Evangelischen Kirche in Deutschland, Éd. Gütersloher Verlagshaus G. Mohn, 1979, 288 pages.

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